Les Greniers de la Charité

Certificat de Mr Latapie Notaire à La Brède, relativement à une oeuvre faite par Mr de Montesquieu.

( Mr Latapie était non seulement Notaire faisant les affaires de Mr de Montesquieu, mais son ami, et l'affection était réciproque.)

 

   Le neuf décembre de l'année 1750,Montesquieu vint au bourg de La Brède, chez Monsieur Latapie son juge et Notaire, qui est le soussigné, me demander si je pouvais m'absenter pour trois ou quatre jours.

 Je lui dis que je le pouvais, surtout s'il s'agissait d'une chose qui le concernait; il me répondit que les habitants de la terre de Montesquieu mouraient de faim, que la famine y était plus grande qu'elle n'était à La Brède en 1748, qu'il voulait aller soulager les pauvres de Montesquieu, qu'heureusement il n'avait pas vendu son blé, qu'il allait faire avertir à La prade pour que les chevaux de poste fussent au château avant le jour pour que nous puissions arriver le même jour, et voulut que, pour ne pas retarder, je fusse coucher au château, ce qui fut fait.

Nous partimes un peu avant le jour, dans la chèze de poste, et ne pûmes arriver qu'au Port-Sainte-Marie, qui n'est qu'à une lieu de Montesquieu, la rivière entre eux, ce soir le dix décembre. Dès qu'il y fut, il écrivit au Sieur Salinères son agent et aux curés de la terre de Montesquieu de se trouver le lendemain à neuf heures du matin, dans sa maison au lieu du Sahuc, sur le bord de la rivière, au Sr Salinères qui demeurait à Sérignac qui est à 1/4 de lieue de là, pour porter les clefs de ses greniers, et aux curés pour porter la liste ou état des pauvres de leur paroisse; Tous se rendirent et nous aussi.

Après que Montesquieu eut dit à ces curés le sujet de son voyage, il fit mesurer des grains; je ne suis pas mémoratif de la quantité qui s'y en trouva, mais je sais qu'il y en avait beaucoup; on mesura d'abord et fit mettre à part tout celui qu'on jugea nécessaire pour ( mot non lu), après quoi il demanda aux curés l'état de leurs pauvres; le curé de Béquin lui dit que toute la paroisse souffrait de la faim, excepté la seule famille du Sr Monbet de Perrinon, le curé de Montesquieu dont les paroisses de Saint-Léger et Resteau sont annexes de Montesquieu, lui fit voir une grande liste....

La dessus, Montesquieu leur dit en ces termes:"Messieurs, vous êtes d'honnêtes gens, je vous abandonne pour les pauvres de vos paroisses, tous les grains que vous avez vu. Partagez vous le à proportion des pauvres de vos paroisses. Je sais savoir qu'il y en a assez pour tous, je ne réserve que la quantité que vous avez vue, que j'ai fait mettre à part pour mes gens".

Là-dessus, je me rappelle très bien que Mr le curé de Béquin,qui était et avait la réputation d'être un homme de bien, dit avec enthousiasme d'un ton haut et levant le bras:"Ah Monsieur( parlant de Montesquieu), quelle admirable action venez vous de faire, oui monsieur, eut-on tué père et mère, Dieu en serait touché!"; il le combla de bénédictions, aprés quoi nous dînâmes au Sahuc où Montesquieu avait fait porter le diner de l'auberge de Port-Sainte-Marie pour être plus à portée de partir le lendemain matin, comme nous fîmes, et quand nous fumes à Aiguillon, près de traverser la rivière du Lot, Montesquieu me dit en les termes:

"Ha ! que je suis content d'avoir sorti ce fardeau de dessus mes épaules!".

Ce soir, le 12 décembre, nous fumes dîner à Marmande et souper et coucher à Preignac chez Mr d'Armajan. Le lendemain, qui était le 13, nous arrivâmes à La Brède où se tenait ce jour la foire de Sainte Luce.

Si quelqu'un pouvait douter de la vérité de tout ce qui vient d'être dit, je suis persuadé qu'il y a encore plusieurs personnes à Montesquieu qui s'en souviennent, et ceux qui étaient bien jeunes alors ou qui sont nés depuis, le savent pour l'avoir ouï dire à leurs parents.

Je certifie et atteste de plus, avoir ouï dire de Feu Montesquieu, avant et vers le temps qu'il fit bâtir les bâtiments qui forment la cour de ménagerie au château de La Brède, qu'il voulait un grenier qui contint une quantité de grains suffisante pour nourrir les pauvres de la terre de La Brède en cas de calamité, et comme j'étais receveur de ses rentes de la terre de La Brède, qui contient trois paroisses, je faisais donner du blé de ses rentes à ceux qu'il m'indiquait par billets, et plusieurs années avant son décès, il me dit en ces termes:" Comme je ne connais pas tous les habitants de ma terre, et que je ne suis pas toujours içi,(parlant de La Brède), je vous autorise à faire donner du blé à toutes les familles que vous jugerez être dans le besoin, je ne veux pas qu'aucun habitant de ma terre mendie, et vous agirez avec prudence, augmenter, diminuer ou cesser, selon les circonstances".

Aprés sa mort, Madame de Montesquieu se chargea de faire elle-même ces charités, et je ne m'en mêlais plus.

J'ose prendre Dieu à témoin de la vérité du contenu du présent certificat que j'offre d'attester par le serment le plus solennel.

Fait à La Brède ce 12 juillet 1779,

Signé Latapie.

 

 

 

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